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Entretien avec S.E. Jolke Oppewal, Ambassadeur des Pays-Bas en RD Congo

Publié en Août 2023

La RDC, en particulier et l’Afrique, en général, ne peuvent pas toujours être dépeintes en noir. Certes les 20 dernières années n’ont pas été reluisantes pour la RDC et d’autres pays fréquentés par l’Ambassadeur Jolke Oppewal du Royaume des Pays-Bas.

Le constat du diplomate néerlandais est confirmé par la lenteur du développement de ces pays d’accueil. Cependant la RDC, forte de la flexibilité de sa jeunesse, et surtout de la résilience de sa population à côté de ses richesses minières et forestières, jouera un rôle majeur dans le monde en parallèle avec l’Afrique. Tel est l’avis du diplomate néerlandais en poste à Kinshasa qu’il est en regret de quitter, car arrivé en fin de mission.

Monsieur Jolke Oppewal nous a fait l’amitié de venir répondre à cet entretien dans les locaux de Congodiplomatie situés dans la périphérie du centre-ville. Pour une meilleure imprégnation, l’occasion échoit à notre lectorat de découvrir le contenu de cette interview livrée à Congodiplomatie et aussi sa position par rapport à la question sécuritaire à l’Est de la RDC qui remonte des années.

Congodiplomatie : Monsieur l’Ambassadeur, nous vous disons merci pour avoir accepté de venir dans nos bureaux répondre à notre demande d’entretien en ce premier jour du mois d’Août coïncidant avec le jour de la fête des parents en RDC.

Jolke Oppewal : Merci. Pour nous les néerlandais, c’est un jour comme tout autre. Nous travaillons normalement. Il y a évidemment des jours où nous avons des congés.

CD : Quelle image avez-vous de la République démocratique du Congo, pour vous un Néerlandais ?

J.O: Quand je réfléchis, je pense que la RDC représente l’image d’un grand pays africain dans lequel il y a le plus grand fleuve Congo. Ce pays a des richesses minières, spécialement le cobalt qui intervient dans les négociations sur la transition énergétique sans oublier le lithium. Je pense que c’est là que se situe l’importance de la RDC.

Historiquement, certains noms politiques comme Lumumba et Mobutu sont beaucoup connus dans mon pays.

La RDC est aussi connue pour les conflits à l’Est du pays qui durent depuis des décennies, avec malheureusement ce rythme qui continue. La RDC est autant connue du point de vue culturel, particulièrement avec la musique congolaise. Elle se distingue aussi avec sa Rumba avec les artistes à l’instar de papa Wemba et les autres.

CD : Vous avez évoqué l’Est du pays en ce qui concerne la RDC. J’estime que vous avez assez de connaissances sur la RDC vue que vous êtes en poste en RDC depuis près de trois ans. Quelle analyse faites-vous de cette situation en tant que diplomate européen des Pays-Bas en RDC ?
J.O : Vous avez correctement dit que mon épouse et moi, sommes en RDC depuis près de 3 ans. Avant nous étions au Rwanda pendant 4 ans de 2008 à 2012 et nous avons fait 4 ans au Burundi, de 2013 à 2016. Nous avons exactement fait le tour de la région des grands lacs. Au total j’ai 11 ans dans cette région. Avant toute analyse, il faut reconnaitre que la tragédie est réelle en RDC avec plus de 6 millions de déplacés. Ce n’est pas seulement dans l’Est, mais aussi dans le Mai-Ndombe. Dans ces coins du pays, il y a une misère qui pousse à la compassion. Il y a un énorme besoin d’intervention humanitaire. J’étais à Goma, il y a trois semaines, dans le camp de déplacés à Bulengo. La situation est intenable avec 100.000 personnes qui y sont maintenant. J’ai eu le privilège de parler avec un résidant de ce camp. Je l’ai trouvé un homme sage qui m’a dit qu’il y était en 2008 pendant 2 ans et après, à partir
de 2015 pour trois ans. Malheureusement, c’est alors pour la troisième fois qu’il est dans ce camps de déplacés. Cela signifie que Bulengo est le symbole de la tragédie humaine parce que ça dure longtemps. Ça montre aussi que le cycle dure longtemps. Cela est simplement un constat.

Concernant l’analyse, je pense que, en tant que diplomate et aussi entre les pays de la région, pour trouver des solutions, il faut essayer de mieux comprendre les perspectives des autres. C’est cela notre boulot. C’est toujours mieux d’écouter les perspectives des autres pour et ne pas dire que je sais faire le boulot seul. On peut toujours fournir ensemble des efforts pour trouver les solutions même en période de guerre. Pour cela, je félicite les pays africains pour tous les efforts diplomatiques et la communauté internationale. En tant que membre de l´Union européenne, nous avons condamné le soutien apporté par le Rwanda au M23 et la présence militaire rwandaise dans l´est de la RDC. En même temps, l´UE exhorte la RDC à cesser son soutien et sa coopération avec les FDLR-FOCA. Mais j’espère sincèrement qu’un jour la diplomatie et le dialogue vont apporter la solution à ce conflit qui est là depuis très longtemps. De mon avis, voire pour beaucoup d’experts, et pour les populations dans la région, on connait assez bien les causes profondes de cette situation. Je peux dénombrer quatre sources profondes de ce conflit : la première est le conflit foncier ou encore l’accès à la terre. La deuxième source de ce conflit est la richesse et les minerais qui circulent dont le traitement n’est pas transparent et qui finissent dans les mains des criminels qui font ce qu’ils veulent sans volonté réelle de rentrer dans la légalité. Il y a aussi l’histoire de cette population de l’Est, comme troisième source de conflit, qui ne trouve toujours pas un réel modus vivendi ou une possibilité de réconciliation. Avec toutes ces expériences de violences et les traumas qui en résultent, c’est devenu difficile de retrouver la possibilité de vivre ensemble en paix dans la région et dans l’Est du pays. La quatrième source est que l’Etat est trop souvent absent dans la région de l’Est. Je l’ai remarqué quand j’y suis allé. Il faut retrouver la dynamique dans laquelle l’Etat soit présent dans les services de base de l’Etat pour la population : Santé, sécurité, éducation. A ce moment là, la population sentira que l’autorité de l’Etat n’est pas assez présente.


CD : Les Pays-Bas sont présents en RDC par son ambassade et ses ressortissants qui y vivent. Quelles sont les actions de coopération scientifique, culturelle ou économique que l’on peut retenir à leurs actifs depuis que vous êtes ici ?
J.O : C’est une belle question d’autant plus qu’il y a des partenariats, mais aussi des compatriotes qui vivent ici. Nous avons notre ambassade ici à Kinshasa et un bureau à Goma. Ça traduit un bon partenariat salué par tous. Concernant la culture, il y a un groupe des artistes qui n’est pas du reste très connu ici en RDC. Ce groupe s’est installé à Lusanga qui n’est pas loin de Kikwit. Il y a un groupe de 25 artistes qui ont un lien avec un artiste néerlandais. Ils font de sculptures en argiles et les envoient digitalement en Europe et aux Etats-Unis. Ils travaillent sur les anciennes plantations avec les concours de certains habitants pour restaurer les activités agro-forestières. Ce qui est important c’est que, ce groupe d’artistes avec l’artiste néerlandais collaborent pour le futur. C’est la contribution que notre pays va faire l’année prochaine au biennal de Venise, ce qui est un des grands évènements de culture en Europe. Il y a quatre semaines, j’étais à Lusanga pour voir leur travail. J’ai cœur net que ça donne beaucoup d’espoir et d’inspiration. Scientifiquement, il y a la coopération avec les universités. Il y a des bourses au bénéfice des étudiants RD Congolais. Sur le plan économique, on a des grandes entreprises dont la plus grande est la Bralima qui est entrain de fêter ses cent ans d’existence cette année. Nous avons ensuite la marque très connue pour ses pagnes, Vlisco. Il y a aussi quelques entreprises dans le domaine de l’énergie, de transport, dans la logistique. Par ailleurs, on est en train de voir avec quelques entreprises néerlandaises, ce qu’on doit faire dans le Muanda pour protéger la zone côtière contre les érosions. Nous avons une grande expérience aux Pays-Bas dans la lutte contre la mer. C’est une technologie que nous maitrisons depuis longtemps. Comme j’ai fait trois ans ici, j’avais voulu voir des entreprises venir dans l’agriculture et dans bien d’autres domaines. Pour le moment, c’est encore un peu difficile de les voir à cause du climat des affaires. Cependant, les deux gouvernements de nos pays respectifs demeurent en contact, ici même on est en pourparlers avec la cellule du premier Ministre voire avec la cellule du Président de la République pour accompagner les entreprises, dans une initiative que nous avons pris en partenariat avec un grand group des partenaires de la RDC. En gros, on a du mal avec le climat des affaires accentué par exemple par les importations parallèles, les taxes imprévisibles et les tracasseries. Et il y a un système de justice que je trouve faible.

Cela constitue un vrai blocage de l’ouverture des fenêtres pour les entreprises étrangères qui désirent venir en RDC. On continue à y travailler ensemble avec le gouvernement, car le dialogue continue. Pour nous, les plus grands efforts sont fournis dans les thématiques très importantes à savoir le développement, la stabilité et dans le climat. Le développement, parce qu’il y a une grande pauvreté en RDC. Avec un bon plan de développement et d’investissement, ça peut bouger la donne. Pour la stabilité, j’ai susmentionné les causes profondes de conflits et de la récurrence de la guerre dans l’Est du pays. A ce sujet, nous essayons avec le gouvernement de la RDC, les partenaires, mais aussi avec les ONG comme agences de mise en œuvre dans le contexte régional. Nous travaillons pour la meilleure

transparence dans l’exploitation et l’exportation des minerais. Les Pays-Bas, mon pays, ont aussi des boites postales des entreprises qui ne font pas ce qu’il faut faire à cause de paiement de taxes.

Là aussi il faut bien faire les choses pour lutter contre le flux illicite. Et nous avons un programme avec Living Peace Institute qui aide les personnes traumatisées par la violence, par exemple les anciens rebelles, à mieux se comprendre, de se réconcilier et mieux s’orienter à vivre ensemble en paix dans leurs communautés. C’est vrai que nous n’intervenons pas sur les aspects militaires, mais sur les causes profondes de conflits.

CD : En dehors de ces aspects, à qui profite l’aide néerlandaise ?
J.O :
Pour l’aide humanitaire, nous avons des agences européennes, les organisations onusiennes et les ONG qui travaillent pour les déplacés. Il y a toujours certaines dépenses qui restent dans les organisations pour les besoins humanitaires. Pour les autres programmes, ce n’est pas toujours facile d’éviter qu’il y ait de l’argent qui reste quelque part, qui ne rentre pas dans l’efficacité de développement. Je suis sûr que la majeure partie est destinée à la population et aussi au gouvernement pour rétablir l’autorité de l’Etat et solutionner des problèmes.

CD : J’aimerais avoir une image par la coopération entre la RDC et les Pays-Bas. Que préconisez-vous personnellement pour raffermir les relations entre les deux pays ?
J.O :
La relation est déjà bonne entre les deux pays. Mais quand je regarde les futures relations entre l’Europe et l’Afrique et aussi avec les Pays-Bas et la RDC, je pense qu’il y a promesse d’intensifier. Notre gouvernement vient d’adopter, par ailleurs, une nouvelle stratégie pour l’Afrique qui met beaucoup d’accent sur une relation basée sur le respect mutuel, un traitement sur un pied d’égalité. Il faut dire que dans le passé, ce n’était pas toujours le cas. Dans cette nouvelle orientation, il est avantageux d’investir dans la compréhension mutuelle. Sur fond de cette vision, on devra avoir une relation appelée à s’intensifier dans les jours à venir.

CD : Parlez-nous un peu de votre parcours diplomatique même si on en sait quelque chose
J.O :
Ma carrière diplomatique est un peu étrange, car je ne suis pas diplomate de formation. Dans un premier temps j’ai voulu voir ce que je pouvais apporter pour l’Afrique comme étant quelqu’un qui travaille aux Pays-Bas. J’ai été journaliste, travaillant comme journaliste indépendant avec un intérêt sur des questions de développement. J’ai beaucoup écrit sur l’Afrique et critiqué le développement qui ne marchait pas, sans oublier l’hypocrisie qu’on voit parfois des Occidentaux. Cependant un certain jour, je suis entré dans le bâtiment du ministère des affaires étrangères en tant que Rédacteur en chef d’un magazine qui s’appelait « Coopération internationale ». C’était un mensuel de 56 pages avec des explications pour notre population sur les thématiques de ce que les Pays-Bas font. C’était plus un journalisme de sensibilisation et d’information. Après je m’évertuais à écrire des discours pour les ministres, ce pendant quatre ans. C’est après ça que je suis entré dans la vraie diplomatie, C’était un travail qui imposait le sens politique et la cohérence.
J’ai dit que je peux être diplomate parce que je travaillais déjà au ministère des affaires étrangères, et que j’avais hâte d’y aller, on m’a dit qu’on peut essayer. Mon premier poste en tant que diplomate de carrière c’était au Mozambique, en 2003, comme économiste, car je suis journaliste et économiste. Après j’ai travaillé au Rwanda comme Ambassadeur adjoint à la coopération. Le premier poste d’Ambassadeur – chef de mission diplomatique je l’ai occupé au Burundi, ensuite au Mali et maintenant en RDC. Ça fait pratiquement 20 ans que je suis en Afrique. Ce sera dur maintenant que la retraite pointe son nez. Dur parce que vivre en Afrique pendant 20 ans, s’habituer avec sa population et rentrer chez nous aux Pays Bas sera un vrai défi.

CD : Excellence ! Vous êtes Ambassadeur en même temps à Kinshasa, au Congo Brazzaville et en Centrafrique. Comment est-ce vous arrivez à être à cheval dans ces trois pays ?
J.O :
C’est très compliqué. Mais Brazzaville n’est pas loin. Dans 10 minutes de bateau, j’y arrive. J’y participe aux réunions de chefs de missions diplomatiques. On a assisté à la fête du roi cette année, elle s’est tenue à Pointe Noire. Il y a quelques entreprises qui sont actives dans le transport et l’énergie. Mais pour nous, la relation avec Kinshasa était toujours beaucoup plus importante qu’avec le Congo Brazzaville. Ce n’est pas pour rien que l’Ambassade est ici.

Pour Bangui, c’est une autre histoire. C’est un pays qui n’a jamais eu des grandes priorités pour les Pays-Bas. Ça peut changer avec ce qui s’y passe politiquement ! Avec les Wagners qui sont actifs. Mon histoire personnelle avec la Centrafrique remonte à ma jeunesse. Mon premier voyage en Afrique a eu la RCA en tant que destination. Malheureusement a l’époque je ne suis pas y arrivé à cause des différents problèmes pendant le voyage. J’étais très heureux que j’ai pu finalement y arriver à la fin de ma carrière diplomatique

CD : Qu’est-ce qui vous a marqué ?
J. O :
Bien sûr ! Centrafrique est le cœur de l’Afrique. C’est toujours important pour les pays européens d’être là, malgré qu’il n’y a pas beaucoup d’entreprises qui soient restées engagées avec Bangui et les centrafricains. On ne peut pas laisser ce peuple à ces forces de Wagners. Il faut proposer d’autres alternatives. C’était avec beaucoup d’engagement et de plaisir, mais aussi de motivations que j’y suis allé deux fois seulement. Mais le voyage était plus long.

CD : Quel est votre mot de conclusion par rapport à cette interview ?
J.O :
Après trois ans passés en RDC, et 20 ans en Afrique, je puis dire que je suis un peu déçu par rapport à la lenteur du développement dans ce riche continent. Le Mozambique, le Mali, le Burundi, et également la RDC, se trouvent toujours dans une situation de pauvreté. Durant les 20 ans passés en Afrique, j’espérais voir les pays dans lesquels j’étais, s’embarquer beaucoup plus rapidement dans une voie de développement de leurs populations. Cependant, je suis plein d’espoirs car l’Afrique est le continent du futur pas seulement à cause des richesses de mines, mais à cause surtout de sa population qui est essentiellement jeune. La RDC a une population active, flexible et résiliente. C’est un atout pour les défis du futur que le monde a. Cette population est une force même si ça ne converge pas avec la pauvreté. La société congolaise est une société entrepreneuriale avec plein de couleurs et des contacts inter humanitaires. Malgré tout, il y a beaucoup d’espoirs pour la suite.

CD : Excellence ! Je vous remercie d’avoir répondu à nos questions
J.O :
Merci!

Propos recueillis par Gomer Oleko

Editeur, Gomer Oleko est Directeur de la Publication du magazine Congodiplomatie depuis sa création en 2015. Soucieux de redorer l'image de la République démocratique du Congo à l'étranger, il est également producteur d’un documentaire sur les villes congolaises. Reconnue comme expert diplomatique, il organise des vernissages diplomatiques à chaque parution d’un numero du magazine Congodiplomatie avec comme Invités spéciales: l'Ambassadeur du pays dédié et l’Autorité congolaise du secteur de la diplomatie. Il est également Co-organisateur du Forum bilatérale sur la promotion de la coopération culturelle et scientifique (Fprocs). Monsieur Oleko est Fondateur et Directeur général de Blims Media, une société d'édition et de promotion internationale - exposant dans les grands Salons internationaux du livre. Il est diplômé en Relations internationales, avec plusieurs formations, notamment en Media & diplomatie, édition numérique, marketing digitale.