Chargement en cours
×

Entretien avec S.E. Emily Maltman, Ambassadeur du Royaume-Uni en RD Congo

Publié en décembre 2022

Congodiplomatie Magazine : Bonjour Madame l’Ambassadrice. Merci d’avoir accepté de m’accorder du temps pour une interview. La rencontre du Président Felix Tshisekedi et le Roi Charles III à Londres constitue une étape diplomatique importante pour la RDC. Puisque l’actualité oblige, les Congolais veulent savoir ce que le Souverain Britannique pense de la situation critique qui se vit à l’Est de la RDC. En tant qu’Ambassadeur et Représentante de Sa Majesté le Roi, pouvez-vous placer un mot justement quant-à-ce ?

Emily Maltman : Avant de répondre à cette question importante, j’aimerais expliquer la position du Roi britannique. Il est le chef d’Etat ; il représente le Royaume-Uni ; il reçoit les chefs d’Etats étrangers qui viennent en visite officielle au Royaume-Uni, mais il s’éloigne un peu de la gouvernance. Ce n’est pas lui qui traite les questions des affaires étrangères, c’est plutôt le gouvernement qui décide la politique des affaires étrangères et qui conseille le Roi sur les réunions et sur les voyages.

Selon les conseils du gouvernement britannique, le Roi a rencontré le Président Tshisekedi à Londres en octobre, c’est une bonne étape dans nos relations bilatérales. C’est la première fois depuis des décennies qu’un chef d’Etat Congolais rencontre un chef d’Etat Britannique. C’est un signe des excellentes relations entre les deux pays.

Sur la question de l’Est, c’est le gouvernement britannique qui s’exprime. Nous avons déjà déclaré notre position de manière claire, aussi suite aux évolutions sur le terrain. Nous condamnons fermement l’action du groupe armé M23, que nous appelons à se retirer, et à cesser toutes ces hostilités qui causent des souffrances à la population de la région. Cette population souffre déjà depuis des années, et actuellement encore, avec des déplacements en centaine de milliers, mais aussi l’insécurité qui interrompt la vie normale à Goma et dans le reste de la province. C’est très important que ces violences s’arrêtent. Nous soutenons les initiatives régionales telles que le processus de Nairobi et celui de Luanda, pouvant améliorer la situation afin que la partie Est de la RDC retrouve une paix durable. Donc, nous espérons que ces deux chemins liés peuvent produire des résultats sur le terrain. Tous les pays de la région doivent utiliser leurs influences pour mettre fin à cette situation.

CD: Le Roi britannique ne gère peut-être pas les questions des affaires étrangères, mais il a beaucoup d’influence auprès des chefs d’Etat des pays membres du Commonwealth par exemple. Le Rwanda fait partie de cette organisation et la RDC accuse le gouvernement rwandais d’être derrière le groupe armé M23 qui est visible sur le terrain ; le Rwanda à son tour accuse la RDC de garder les éléments FDLR que nombre des Congolais ignore l’existence. Madame l’ambassadrice, votre gouvernement a certainement les moyens de prouver que c’est juste un prétexte du président Rwandais qui semble avoir des bonnes relations avec la famille royale du Royaume-Uni, pourquoi ne le fait-il pas ?

EM : Actuellement, nous pensons que les éléments FDLR sont toujours à l’Est de la RDC, et c’est vrai que c’est un problème qui est soulevé souvent par l’Etat rwandais.  En même temps, si on l’examine plus en detail, on verra que les FDLR ne représentent plus ce qui ils étaient il y a 20 ans. La première fois lorsque j’ai visité l’Est de la RDC, précisément à Walikale en 2010, il y avait une présence assez forte des FDLR, mais après plusieurs efforts fournis dans le cadre du programme DDRRR qui a mis la pression et encourager les membres des groupes armés à se rendre aux autorités, il y a eu diminution des nombres de ces éléments. C’est une question qu’il faut voir à long terme. C’est très important que la RDC et le Rwanda en parlent davantage pour voir les possibilités de mettre fin à ce groupe armé qui existe depuis plus de deux décennies. Néanmoins, la présence des FDLR, quoi qu’elle soit, ne peut jamais être un prétexte pour l’envahissement de l’M23 à l’est.

CD : Changeons un peu de chapitre. Dites-nous madame, à qui profite l’aide britannique en RDC ?

EM : La population congolaise bénéficie de l’aide britannique dans plusieurs domaines, notamment : la santé, l’éducation, l’aide humanitaire. Actuellement, avec la situation à Goma, nous réagissons rapidement aux besoins de la population. Nous avons aussi beaucoup de programmes qui se focalisent sur l’appui à la réforme institutionnelle de la RDC. C’est peut-être moins visible, mais c’est au bénéfice de la population.

CD : Il vous est déjà monté à l’esprit de cerner les vrais besoins de la population congolaise et s’y employer considérablement ?

EM : Le Royaume-Uni est actif en RDC depuis plusieurs décennies. Pour intervenir en RDC, nous faisons des recherches. Nous examinons les secteurs, mais étudions aussi la géographie, et la politique d’une situation pour évaluer quelles sont les interventions que nous pouvons soutenir ou appuyer avec notre aide, qui vont avoir un impact positif pour la population. Il est vrai que beaucoup de Congolais se posent la question pourquoi l’aide britannique n’améliore pas, de façon globale, la situation en RDC. J’aimerais rappeler que le Congo vient de loin. La situation sécuritaire et économique était bien pire dans les années nonante, avec la mauvaise gouvernance dans les années quatre-vingt et nonante, et puis, la guerre et les violences un peu partout dans le pays. C’était une situation terrible, dans un pays à la taille de la moitié de l’Europe, et une population estimée à cent millions d’habitants. Mais depuis les années 2000, il y a une différence. Chaque fois qu’on nous demande les résultats, le progrès ou le bénéfice de la population congolaise, il faudrait ne pas seulement examiner la situation aujourd’hui, mais il faut la comparer à celle qu’il y avait, il y a vingt ans, et celle que nous espérons régnera dans vingt ans. A travers le pays, nous avons beaucoup d’exemple d’interventions : Nous avons construit des hôpitaux, formé des médecins, infirmiers, sages-femmes pour que les femmes accouchent en sécurité. Cela sauve la vie des femmes et des enfants, et le taux de mortalité en RDC a de loin baissé par rapport aux années quatre-vingt. Nous sommes aussi très actifs dans le domaine de l’éducation, l’accès à l’eau potable, l’amélioration de la nutrition. Nous avons construit des bornes fontaines à travers la ville de Goma et Bukavu. Aujourd’hui, il y a plus d’un million des personnes qui ont accès à l’eau potable et cela a réduit les maladies. Toujours dans le cadre de l’aide au développement, nous soutenons la réforme des institutions et la croissance économique; nous aidons le pays à se stabiliser, à améliorer ses institutions, les services pour la population, les infrastructures et cela prend beaucoup de temps et d’énergie. Néanmoins, je comprends l’impatience des jeunes Congolais. Nous travaillons ensemble avec des entrepreneurs, mais aussi des petits producteurs, surtout à l’Est du pays. Nous avons travaillé avec le gouvernement pour améliorer le système de promotion d’exportation, et nous travaillons aussi avec les acheteurs au niveau global pour acheter les produits congolais. Nous avons donc beaucoup d’exemples d’actions que nous avons faites qui aident à la croissance économique et la prospérité des Congolais.

CD : Comment décrivez-vous les relations commerciales entre le Royaume-Uni et la RDC ?

EM : Nous avons une relation commerciale qui est basée sur plusieurs secteurs. Beaucoup d’entreprises britanniques ou en partie britannique sont à l’échelle internationale. Celles qui sont installées en RDC évoluent bien. Par exemple Vodacom, une filiale de Vodaphone UK, et tant d’autres. Il y en a beaucoup mais pas assez parce qu’en réalité, il y a un sérieux problème de climat des affaires en RDC qu’il faudra améliorer. Les entreprises qui sont déjà installées rencontrent des difficultés notamment dans le système de règlementation ; il y a trop des services qui se présentent pendant l’année, exigeant de payer des impôts et taxes pas toujours claires. Celles qui veulent s’installer rencontrent les mêmes problèmes. Une taxation opaque et un manque d’un cadre légal garantissant les contrats signés, minent la confiance d’investisseurs à s’aventurer en RDC. Mais malgré cela, ils sont toujours intéressés. Je reçois beaucoup d’appels de sociétés britanniques qui veulent savoir un peu plus sur la situation en RDC, principalement concernant la sécurité. Ils veulent aussi avoir une certitude si la justice jouera pleinement son rôle au cas où y a un contentieux. Bientôt, nous allons inviter en RDC, notre envoyé spécial pour le commerce britannique qui viendra, nous l’espérons, avec des sociétés britanniques pour voir quels  secteurs peuvent attirer davantage d’investissements britanniques.

CD : Qu’est-ce que vous préconisez dans les années qui viennent pour maintenir efficacement le partenariat avec la RDC, après la récente rencontre à Londres du président Congolais et le chef de la diplomatie britannique ?

EM : Il est très important d’avoir des rencontres au plus haut niveau. Le Royaume-Uni est un ami proche de la RDC. Nous continuerons d’avoir ce genres d’échanges, des rencontres entre nos ministres et nos gouvernements. Nous trouverons aussi une façon d’impliquer la population congolaise. D’abord par une meilleure compréhension de ce que le Royaume-Uni fait en RDC. Beaucoup de nos activités sont faites à travers d’organisations internationales, et nous pensons augmenter la visibilité ; approfondir les relations bilatérales à travers le contact humain. Nous avons un programme de bourses, « Chevening » qui offre l’opportunité à des étudiants Congolais et de nombreux d’autres pays d’aller étudier au Royaume-Uni. Il en faut davantage. Par exemple, nous espérons approfondir la collaboration scientifique afin de promouvoir la recherche concernant les for­êts congolaises, essentiel au combat contre le réchauffement climatique. Il y a aussi eu une conférence qui s’est tenue à Londres du 28 au 29 novembre 2022, sur la lutte contre les violences sexuelles où nombreux acteurs congolais ont pu partager leurs expériences sur ce qui a fonctionné sur le terrain et comment augmenter l’impact de nos efforts. C’est ce genre de collaborations transversales: humanitaire, échange commercial, investissement qui vont nourrir nos relations à travers plusieurs domaines y compris nos relations diplomatiques.

CD : Quel était votre parcours diplomatique avant d’être nommée à Kinshasa ?

EM : Je suis à Kinshasa pour la seconde fois. C’est donc ma huitième année en tant que diplomate en RDC, mon sixième poste à l’étranger pour le Royaume-Uni et une vingtaine d’années au sein de notre ministère des affaires étrangères. J’ai travaillé sur plusieurs sujets compliqués comme l’action contre le terrorisme, mais aussi, dans les pays en conflit comme la Syrie et ceux qui ont des tensions et conflits internes comme la Jamaïque et l’Irak. Il est très important d’aider mon gouvernement à mieux comprendre la RDC: son vrai potentiel et comment on peut améliorer les relations existantes, pour le Royaume-Uni, mais surtout pour les Congolais. Nous sommes engagés à continuer à soutenir le gouvernent congolais pour mettre fin aux conflits à l’Est car selon moi, on ne peut pas faire progresser la RDC sans la paix.

CD : Comment est-ce de travailler comme Ambassadeur résident du Royaume-Uni en RDC et non-résident dans deux pays : le Congo-Brazzaville et la République Centrafricaine ?

EM : Il est vrai que travailler dans un pays en tant qu’ambassadeur non-résident dans deux autres consiste un défi. Néanmoins, il est essentiel de comprendre que le Congo-Brazzaville et la RCA n’est que possible par la compréhension de la RDC, et vice-versa. Je me suis rendue aussi bien à Brazzaville qu’à Bangui afin de promouvoir les relations bilatérales. Les membres de mon équipe y voyagent également souvent.

CD : Votre mot de conclusion par rapport à cet entretien.

EM : J’aimerais pouvoir rapprocher davantage les Britanniques et les Congolais à travers l’ambassade, et j’espère surtout rencontrer davantage les Congolaises et Congolais partout dans le pays. Afin de tisser les liens durables entre nos deux pays, nous devons favoriser la rencontre. Voici que je salue l’initiative de la communauté « British –Congolaise » de se réunir régulièrement.  J’encourage également les jeunes et futurs leaders à s’intéresser au programme  de bourses Chevening et de profiter de l’opportunité d’étudier au Royaume-Uni.  Ce que je souhaite de tout coeur est que nos deux pays puissent tisser des liens durables et d’amitiés.

Propos recueillis par Gomer Oleko

Gomer Oleko est Editeur et Directeur de la Publication de Congodiplomatie magazine qu'il a fondé en 2015. Soucieux de redorer l'image de la République démocratique du Congo à l'étranger, il est également producteur d'un documentaire touristique sur les villes congolaises. Reconnue comme expert diplomatique, il organise des vernissages diplomatiques pour chaque parution du magazine Congodiplomatie avec comme Invités spéciales, l'Ambassadeur du pays dédié et une Autorité congolaise du domaine de la diplomatie. Il est également Co-organisateur du Forum bilatérale sur la promotion de la coopération culturelle et scientifique qu'il organise avec les Ambassadeurs Congolais à l'étranger. Monsieur Oleko est Directeur général de Blims Media, une société d'édition et de promotion internationale présente dans les plus grands salons internationaux du livre. Il est diplômé en relations internationales.

Laisser un commentaire